Pourquoi on devient psy 09 – Les prémices de l’indépendance. 1

Ça y est enfin, mes parents ont décidé que je ne serais plus pensionnaire à partir de cette année . Ils espèrent ainsi me surveiller de plus près et éviter tout renvoi en fin d’année. Mais nous habitons maintenant au « diable veau vert «   ils ont quitté Ixelles pour Anderlecht en rase campagne  …je vais devoir prendre un bus et deux trams pour me rendre à ma nouvelle école située avenue Louise. Mon père titille mon manque d’ardeur en m’invitant à prendre patience 2 ans , après quoi j’aurai 18 ans et je recevrai une voiture .  Bof vu comme ça…Ça laisse rêveur !

Ce n’est pas commode d’être immergée d’un seul coup dans une nouvelle école,

d’autant que c’est la 3e  fois en 4 ans  …tout est à refaire… il faut re sympathiser , faire amende honorable pour entrer dans les groupes déjà constitués…et surtout ne pas se tromper de groupe …la première impression n’est pas toujours bonne conseillère. Les élèves ici sont plus expressives, je vais avoir de la concurrence, mais cela ne me déplaît pas,  j’aime les défis .

Renée deviendra très vite ma meilleure amie,

elle n’habite pas très loin de ma nouvelle maison et nous prenons la décision de faire la route ensemble. C’est là que je découvre les plaisirs des transports en commun…c’est bourré de jeunes qui ne demandent qu’à sympathiser …c’est la partie de la journée la plus amusante…primo  parce que c’est mixte et deusio parcequ’il n’y a pas de profs pour nous sermonner.  Les transports en commun…c’est les vacances.

Renée et moi décidons de ne pas prendre le repas de midi à la cantine,

en 4e année c’est permis, alors pourquoi ne pas disposer de ces deux heures de liberté  offerte. Notre  terrain de jeu s’étalera sur la porte de Namur qui comprend pas mal de distractions…on a commencé par faire connaissance avec les snacks des grands magasins , puis on s’est aventurées dans des snacks moins conformistes, a front de rue et au bout de quelques semaines ont s’est aperçues de l’existence de petits cafés sympas qui proposaient  de la soupe et des crocs monsieur a déguster à côté d’un juke-box piqué aux hormones . L’un était fréquenté par les employés de chez Kodak, un autre  restaurait le personnel de Sarma lux …et bien d’autres encore …bref une jungle de jeunesse bruyante et décomplexée qui venait ici pour décompresser des rigueurs  professionnelles en se lâchant dans des rocks  endiablées …c’était Byzance aux portes de l’enfer…si mes parents venaient à débarquer  , je ne parierais pas sur mon avenir. Il nous est arrivé plus d’une fois d’oublier l’heure et de devoir simuler toutes sortes de choses pour expliquer notre retard …à l’époque ça passait comme une lettre à la poste parce que la jeunesse  scolarisée était plus docile et les parents mettaient un point d’honneur à enseigner à leurs enfants le respect du corps enseignant . Donc les profs ne pouvaient pas imaginer qu’on leur mentait.

Durant ces 2 heures de midi, j’ai vu pas mal de vieux films d’auteurs

dans ce vieux cinéma de la chaussée d’Ixelles qui ouvrait ses portes à midi pile en vous envoyant dans le visage une grande bouffée d’air vicié  aux effluves de moisi. L’endroit semblait glauque à première vue, il y a tellement peu d’éclairage , la plupart des ampoules ont vécu et sont allées rejoindre le paradis des ampoules. Les velours cramoisis des fauteuils laissent apparaître la trame de jute qui les constitue…mais on fini par s’habituer et ne plus voir  ce vieux décorum qui est devenu votre ami.

C’est un constat que j’ai eu l’occasion de faire de nombreuses fois…

l’inconnu nous fait peur   alors que  les habitudes nous sécurisent…  Nous les humains avons une faculté d’adaptation exceptionnelle…quand notre environnement change d’aspect , nous adaptons nos perceptions sensorielles de manière à se créer un relatif confort émotionnel acceptable. Il m’est arriver beaucoup de fois de me retrouver à l’hôpital et d’être en proie aux tracasseries  domestiques que je n’avais pas eu le temps de gérer avant mon admission. .. et de constater que 2 jours plus tard  les murs de la chambre étaient devenus les limites de mon univers …mon cerveau décomptait les minutes avant l’arrivée du plateau-repas….Ensuite il s’occupait à faire des hypothèses sur le nom de l’infirmière qui ferait la nuit …bref, de l’autre côté des murs  il n’y avait plus rien. J’ai assisté à ce même phénomène lorsque j’ai rendu ma dernière visite à ma Gand mère des Ardennes. Elle était hospitalisée en soins palliatifs à 92 ans .  Je m’attendais à être accueillie comme son petit rayon de soleil et à ma grande surprise elle s’était reconstitué une famille  autour d’elle en les personnes des infirmières …Elle aussi s’était créé un confort émotionnel en réduisant son univers aux murs de sa chambre…et moi j’étais à l’extérieur…cela m’a beaucoup touché , j’ai même éprouvé une sorte de jalousie …j’étais sortie de son champ d’amour.  Mais tous ces phénomènes sont des mécanismes de protection contre les douleurs de l’âme…et bienheureux sommes-nous d’avoir toutes ces facultés d’adaptation.

Et puis un jour j’ai eu 18 ans et une superbe « deux chevaux  Citroën »

bleu ciel m’attendait sur le parking devant la maison…ce n’était pas courant les filles qui avaient une bagnole à cette époque …inutile de vous dire combien cela a changé ma vie…à pied on peut prétendre à faire 5km en une heure….À vélo on en fait 20 …et en voiture on en fait 100…mon terrain de jeu venait subitement de prendre de l’ampleur ! Alors ma copine Renée et moi avons exploré d’autres paradis . Le bas de la ville présentait pas mal d’intérêt . Beaucoup de lieux fréquentés par des jeunes ouvraient les portes dès midi pour l’apéro.  Et c’est comme cela que Renée et moi passions nos après-midi du samedi et du dimanche dans les dancings branchés de l’époque . Je me rappelle fort bien d’un  lieu qui s’appelait « les Cousins »  en l’honneur d’un film de Claude Chabrol et Jean-Claude Brialy…c’était la montée de « la nouvelle vague ». Ce dancing avait élu domicile  au premier étage d’une maison  du  15e siècle de la Grand-Place . La maison du Renard. La musique dégueulait par les fenêtres « à la Flamande » …et quelques jeunes jouaient les tribuns sur le fragile balcon accroché à la façade. C’est là que j’ai entendu Eddy Mitchell et sa voix de crooner en live pour la première fois…

C’était hallucinant de voir la modernité du concept…

on sortait des bals et des thés dansants organisés par les adultes et  clac tout change , les jeunes passent aux commandes et imposent leur musique, leur style de vie, leur philosophie. En moins d’un an  les vieux disparaissent du paysage , ils ne sont plus les références de savoir faire et savoir être …ils sont carrément exclus de la  nouvelle vague. Ma copine et moi passons  d’une ambiance à l’autre assez rapidement pour ne pas être obligées de consommer …  et pour se donner une contenance on joue les habituées un peu blasées  à qui on ne la fait pas . Je pense qu’on n’a impressionné personne , mais nous on y croyait dure comme fer. On quitte  « les Cousins » pour  « la Mousson » rue Léopold …c’est une autre forme de jeunesse , plus argentée , plus hautaine, elle danse un rock maniériste un peu raide et saccadé comme des marionnettes le petit doigt en l’air …mais c’est grisant, c’est nouveau …ici il y a quelques sceaux à champagne qui trainent sur les tables. Le bar est complètement ouvert sur la rue par de grandes portes à glissière …il y a autant de monde sur la rue qu’à l’intérieur et il est à peine 3 heures de l’après midi. les groupes d’amis sont plutôt fermés et il est difficile de se faire accepter.

Il y a aussi « Johnny Guitare »

dans une cave place de la Monnaie, le repère des Blousons dorés on y accède par un étroit escalier en colimaçon…le fun c’est de faire se croiser  ceux qui montent et ceux qui descendent …ça excite les garçons parce qu’ils frôlent les filles , et ça excite les filles parce qu’elles se croient désirées. Arrivé dans la cave hurlante de musique il faut immédiatement sortir sa machette pour fendre la fumée qui y règne, nous les nouvelles on tient 10 minutes puis on se précipite dans l’escalier pour rejoindre l’oxygène la rue et renaître à la vie à côté des cabriolets simonisés… et garés dans tous les sens.

Le plus marrant ce sont les petits cafés Juke-box

dans les petites rues perpendiculaires. Là à partir de 15 heures c’est la «java »  il y a autant de monde sur la rue qu’à l’intérieur …c’est le lieu des blousons noirs , les vismets , les mauvais garçons ou qui se font passer pour tel .  La musique y est plus rythmée, plus saccadée avec des grands solos de batterie , on y pratique un rock acrobatique , c’est hypnotisant de les regarder danser …ils dansent avec les genoux fléchis comme des chimpanzés pour donner de l’élasticité à leurs enchaînements et rebondir avec aisance…la culotte des filles est ce qu’on voit le plus… Chaque couple a besoin de beaucoup de place, alors ils dansent les uns après les autres …les spectateurs hochent la tête en rythme, mais ne les quittent pas des yeux , ils ne veulent pas en perdre une miette , ils sont en plein apprentissage parce qu’ils rêvent d’occuper cette place. Là on y boit des chopes ou de la Krick Lambic , c’est plus démocratique et mieux supporté par notre  argent de poche .

A 18 heures on lève l’ancre ,

je dois être à la maison à 19 heures au plus tard pour conserver la confiance de mes parents , mais j’ai plein d’images dans la tête , j’ai le sentiment d’être au cœur de la vie …de faire vraiment partie de cette jeunesse libre et audacieuse . Aucune frustration ne m’habite par rapport à la semaine de travail qui arrive…ça me donne même envie de travailler…de bien travailler…moi aussi je veux un jour occuper le centre de la piste.

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